MAISONS DE MAITRE & MAISONS
DE CHAMPAGNE
A l'origine du commerce des vins de Champagne,
incluant plus tard les vins mousseux, le souci était tout à
la fois de stocker les tonneaux de vin et plus tard les bouteilles dans
des conditions de conservation adaptées, et d'assurer leur expédition,
avec facilité d'accès pour les véhicules de transport.
On peut supposer qu'au début, des
bâtiments commerciaux furent édifiés. Et probablement
des celliers, car il semble que les caves soient plus tardives. Pourtant,
au XVIIIe siècle, lors du creusement des caves, spécialement
au faubourg de la Folie, le commerce des vins de Champagne, et surtout
des vins mousseux, se transportera en cet endroit. Et les maisons de Champagne
s'élèveront progressivement au-dessus des caves.
Dans cette emprise, hors la ville ancienne,
dans le haut moyen-âge, il existait vraisemblablement de riches
propriétés qui donnèrent à ce lieu sa désignation
cadastrale : " la Folie". On peut se demander d'ailleurs si
la désignation des "châteaux" des négociants
de Champagne n'est pas une réactualisation du mythique château
initial d'Epernay, édifié en ce parage ?
Cette voie s'appela aussi "le chemin
de l'Hôpital" en souvenir d'un tel établissement, fondé
en 1145 par Thibault II, comte de Champagne.
Une croix commémorative fut érigée
après la destruction de cet hôpital, dit aussi hospice d'Orient.
Elle marquait les limites de la ville à cet endroit, soit à
l'intersection actuelle avec la rue dite précisément Croix
de Bussy, sur le site d'une maison Chanoine, devenue propriété
des frères Plomb.
Au XVI siècle on signale en cet espace,
une grande propriété du maistre des Eaues et forestz
de la montaigne de Rheims et d'Esparnay, Claude Pupin. Dans sa donation
à la ville d'Epernay pour la fondation d'un collège, elle
est décrite ainsi : Une maison, Jardin et accin, Le Lieu comme
il se comporte, assis es faulxbourgs de la follye et porte de Chaalons,
tenant A La Rue que Ledict Pupin a Ja donnée par Cydevant A Ladicte
communauté.

L'Orangerie, Champagne Moët & Chandon
à Epernay |
Il
semble qu'elle existait antérieurement puisqu'un état
des rues d'Epernay de la fin du XVe siècle mentionne : la
rue de la Folie, depuis la Porte Chaalons droite à la Croix
Bussy - La rue dite du Me des Eaues va (de) celle de La Folie ou
de la Galère en la rue du Pont à gauche. Vendue en
1618, elle devint la propriété de M. de Grimbert,
notable local du XVIIe siècle, puis ensuite de la famille
Moët, qui en fit l'actuelle orangerie.
|
On peut signaler en haut
de cette rue de la Folie un hôtel à l'enseigne de la Croix
d'Or, vendu en 1842 ainsi que celui «A la Ville de Metz»,
relais de poste où descendit le roi du Danemark le 10 décembre
1768, de passage dans la ville, et à qui on offrit un «Panier
de 50 bouteilles de Vin Mousseux».
Si l'on se réfère à
diverses maisons de Champagne actuelles de la région, on note que
les plus anciennes caves ne remontent pas en-deçà du XVIIIe
siècle. Ce qui conforte notre propos sur l'établissement
tardif des maisons de Champagne au faubourg de la Folie, à la fin
du XVIIIe siècle, mais aussi par étapes successives, adaptées
à l'environnement et au traitement en surface et en sous-sol (maisons
de caractère, extension des caves, adjonctions de parties d'exploitation
aux demeures). Ainsi, la maison de vins de Champagne (vins en gros) se
transformera progressivement en maison de Champagne !
A titre d'exemple, en se
référant à un document foncier de 1831 - l'état
de section des propriétés bâties et non bâties,
section D dite «de la Ville» - il ne se trouve alors au faubourg
de la Folie, (qui s'arrête précisément vis-à-vis
du chemin du Donjon, l'actuelle rue Croix de Bussy) que deux caves, celles
de Chanoine Jean-Baptiste et Neuville-Rivolet Louis, Victor, négociants,
comportant toutes deux une porte cochère ou batière (charretière)
et détaillées ainsi : Chanoine Jean Baptiste, dit l'Aîné
n° 464 Cave/Terre et Cave 71a 90 (future propriété de
Charles Perrier) et Neuville-Rivolet n° 483 Cave/Terre et Cave 43a
10.
Dans ce document il est
recensé 39 propriétés de 33 propriétaires,
soit 29 maisons d'habitation et un bâtiment d'exploitation, le reste
étant composé de jardins, terres (nues ou plantées),
clos ou non et d'un «canal» (le plan d'eau de la propriété
Moët).
A cette époque les négociants
qui sont installés au faubourg ont pour nom : Marthe Louis ; Biston
d'Anthenay Remy (dont la demeure deviendra celle de Papelart-Perrier)
; Perrier-Jouette (sic) ; la veuve du conventionnel François, Joseph
Blanc ; Cousin-Joly, future propriété Moët & Chandon
; Gibrien-Chedel - future propriété Moët & Chandon
; Gibrien-Chedel ; Perruchot Dominique d'Avize... Toutes les maisons comportent
entre 20 à 66 portes et fenêtres, la plus importante appartenant
à la famille Moët. Tout le haut du faubourg était constitué
des jardins de Moët Jean-Rémy, mais aussi Pagnier-Lafont,
commis de roulage, Rivaux-Vallery ou encore la veuve Maillet de Bouzy...
La caractéristique de la rue du Commerce
est ce mélange de styles et de dates de construction qui se retrouvera
jusqu'à nos jours.
L'hôtel Auban-Moët construit
en 1857-1858 pour le négociant Camille, Jacques, Victor Auban,
d'origine varoise et son épouse Sidonie, Rachel Moët, est
peut-être une extension de la propriété existante
du beau-père Victor Moët (emplacement de l'office de tourisme
actuel d'Epernay). Sans beaucoup de certitude sur le(s) architecte(s)
de l'immeuble et du parc, on sait que les dépendances (orangerie,
écuries, remises...) furent conçues, après la guerre
de 1870 par l'architecte Alphonse Gosset (qui réalisa le théâtre
de Reims).
On découvre après ces édifices,
la maison Moët et Chandon dont Vizetelly écrit : Moët
et Chandon ont leurs centres à Epernay dans un vaste château
- en cette rue des châteaux appelée la rue du Commerce, mais
plus connue sous le nom de faubourg de la Folie - que l'on franchit par
des portes enfer, et qui comprend d'agréables jardins, se dressant
vers la rivière de Marne, qui par son orangerie, son plan d'eau
et ses bâtiments est d'inspiration premier Empire. Puis les bâtiments
Perrier, dont le premier, précédant le château Perrier,
semble une gentilhommière de style napoléonien.
Après
divers immeubles, qui ne rappellent aucun souvenir des demeures
d'autrefois, et notamment celles des frères de Maigret, le
Lycée Léon Bourgeois (ancien Collège "Champagne"),
inauguré le 1er juillet 1923 et réalisé par
l'architecte du collège de Châlons-sur-Marne, Henri
Piquart, également architecte des bâtiments de commerce
de Moët et Chandon, au bas de l'avenue de Champagne. Voisin,
l'hôtel Gallice, immeuble "fin de siècle",
avec le haut des fenêtres en chapeau de gendarme (bombé),
construit par l'architecte Charles Blondel, ancien prix de Rome
pour le négociant en vins de Champagne Marcel Gallice et
son épouse Louise Varin, en 1898-1899. Si l'extérieur
est moins austère que l'hôtel Auban-Moët - on
signalera un griffon qui soutient le balcon, au-dessus de la marquise,
avec le chiffre de Marcel Gallice, reproduit sur la porte d'entrée
en fer forgé -l'intérieur est plus dans un agencement
de fin de siècle, avec une prédominance du bois, dont
une impressionnante cheminée en chêne massif, sculptée
avec force. |

Maison Gallice porte entrée principale à Epernay |

Jardin de la maison Gallice à Epernay |
L'entrée
est monumentale aussi, mais elle est plus chaleureuse, contrairement
au hall de l'hôtel Auban-Moët, trop à l'antique
et trop froid. Mais, le plus beau fleuron de cet immeuble demeure
son parc, magnifiquement agencé et qui est surtout le seul
exemple survivant de ces parcs qui descendaient jusqu'à la
voie ferrée, avec un plan d'eau et un jardin d'hiver. On
ne sait pas trop qui l'agença mais Marcel Gallice dût
apporter une attention vigilante à ce parc puisqu'il fît
venir un faux à ses frais, au début du siècle,
faux qui demeure - on retrouve cet arbre mystérieux dans
le parc du château Perrier et dans celui de l'hôtel
de ville. |
Après la rue d'Alsace,
après des hôtels particuliers édifiés au XIXe
siècle, dont l'hôtel de Billy, l'empire Mercier, avec son
fameux château de Pékin, ses deux tours et sa vigne vierge.
Rappelons que ce château bien dégradé de nos jours,
se voyait aussi de la voie ferrée, puisqu'à l'époque,
il n'y avait pas d'autres constructions sur cette élévation.
Plus loin, se trouve le cimetière des Juifs, lieudit «Croix
des Bouchers», acquis en 1878.
De ce côté impair, en 1884,
fut édifiée l'Enceinte des Expositions, située
en haut de la rue du Commerce dans un grand terrain appartenant à
M. Bourre-Godart et s'étendant sur 250 mètres jusqu'au chemin
de fer dans le cadre du concours régional et agricole. Louis-Modeste
Petit écrit que c'est un entrepreneur d'Auch qui établit
des constructions couvrant environ 5 500 m2. Six grandes halles avaient
été construites, ainsi qu'un café-restaurant, dans
cette vaste enceinte d'où la vue plonge sur la riante vallée
de la Marne, qu'elle domine, vis-à-vis des riches coteaux champenois.
C'est là qu'avaient été installées, dès
le 1er juin, l'Exposition industrielle, viticole et vinicole, l'Exposition
scolaire, l'Exposition forestière et l'Exposition d'horticulture,
organisée par la Société de ce nom, sous l'habile
direction de M. Gaston Chandon, son dévoué président.
Et Petit poursuit : On entrait dans
le vaste quadrilatère, formant l'enceinte des Expositions, par
des portiques décoratifs du meilleur effet, avec pavillons de chaque
côté, et l'on trouvait là tout ce qui était
nécessaire aux nombreux visiteurs qui allaient s'y succéder
pendant plus de deux mois : buffet-restaurant, café, bureau de
poste et télégraphe, de correspondances, éclairage
électrique, salle de lectures et conférences, etc.
Nul doute que le Champagne
y coulait à flot, ne serait-ce que par la proximité des
maisons ! Mais cela signifie aussi que la partie haute de la rue du Commerce,
demeurait, malgré l'implantation d'établissements tels Mercier
ou la Brasserie-Malterie «La Champagne», une zone encore peu
construite.
Encore que le recensement de
1891 indique qu'il se trouve 18 maisons du côté impair
(n° 5 à 43) et 10 maisons du côté pair (du
n° 4 à 28 bis). Parmi les habitants, on remarque un certain
nombre de personnes travaillant chez Eugène Mercier, et notamment
son bras droit Paul Jobert, employé de commerce demeurant
au n° 39 bis, immédiatement après son patron,
qualifié de négociant en vins ; avec ses six enfants,
dont l'aîné Joseph Emile, âgé de 23 ans,
exerce la même fonction que son père, au n° 39.
Mais, on note aussi des tonneliers, des cavistes, des négociants
en vins, comme Victor Paul Laherte au n° 41, et Pissard Louis
Henri au n° 26, ou en bouchons tel l'espagnol Ros Jean Narcisse
au n° 8, des employés de commerce (dont un Anglais du
nom de Lewens Henry Francis), des domestiques, un architecte, deux
magistrats et enfin des brasseurs avec Victor Schiff, 40 ans, au
n°11, Adany Nicolas, 37 ans au n°17 et surtout Marie Eugénie
Sommereisen, veuve Mosser, 46 ans, au n° 12, qui emploie 3 garçons
brasseurs, un Luxembourgeois, un Allemand et un Français.
Cette activité se poursuivra au XXème siècle.
Une liste professionnelle parue dans l'Almanach Matot-Braine de
1909-1910 indique Brasseurs : Mosser frères, Brasserie
strasbourgeoise, rue du Commerce à Pékin et dans
la liste nominative, de la rue du Commerce, on retrouve au n°
64 : «Mosser frères, brasseurs». |

"Hôtel de Billy" à Epernay
Début du XXè siècle |
En redescendant par le
côté pair, et toujours dans le voisinage de Pékin,
c'est l'espace Mercier, où se trouve le fameux foudre de l'exposition
universelle de 1889, auparavant installé de l'autre côté
de la rue, et en sous-sol, partie des caves Mercier, avec des hauts-reliefs
sculptés par Gustave Navlet, artiste châlonnais, auteur aussi
des sculptures du foudre. Rappelons à propos de cet établissement,
le terrible incendie du 25 juillet 1912 dans les celliers et ateliers
Mercier, de l'autre côté de la rue, où deux brancardiers,
un brigadier de police et un ouvrier de la maison, périrent dans
le sinistre, causé, semble-t-il, par une maladresse.
Le pavillon Mercier, construit en 1904,
et en partie détruit lors de l'incendie, fut transformé
dans sa partie basse, en hôpital durant la Grande Guerre et en atelier
d'armes durant l'autre guerre. Après 1960, il servit, et sert encore,
de lieu de réception. Comble du sort, le 26 mai 1925, un autre
incendie se déclare aux établissements Mercier entraînant
la mort de deux personnes.

Bas-relief situé dans les caves du Champagne Mercier à
Epernay |
Puis, après
les établissements Jung, distributeur de boissons, se rencontre
la fabrique d'accessoires pour le bouchage des vins mousseux
fondée en 1847 par Jean Nicolas Lemaire, dynamisé
par son fils Marie Hippolyte Victor (1844-1897), ancien élève
de l'Ecole Centrale et inventeur. On peut supposer qu'à sa
mort, sa veuve se transporta au haut de la rue du Commerce et poursuivit
l'oeuvre industrielle sous l'appellation «Veuve Victor Lemaire».
Son fils, René Lemaire, continuera l'exploitation sous l'appelation
qu'on voit encore en façade «Usine de construction
mécanique, veuve Lemaire et fils». En 1909-1910, cet
établissement était recensé ainsi : Lemaire
(Veuve Victor) et fils, constructeurs-mécaniciens, n°
50 rue du Commerce, c'est-à-dire voisin de Maurice Pol-Roger.
|
Plus bas, à l'angle
de la rue Godart-Roger, une demeure altière, avec tourelle, ancienne
propriété de Pol-Roger. Ensuite, on aborde les maisons de
Champagne, actuellement existantes mais qui ont succédé
à de plus anciennes ou qui ont évolué sur les mêmes
sites. L'actuelle maison Boizel est une adaptation d'un bâtiment
plus ancien très Second Empire (la date de fondation se voit encore
au fronton : 1858), en retrait de l'avenue. Puis, Vranken Demoiselle et
son entourage, ancienne propriété de Louis Frédéric
et Hugues Remy Plomb, négociants mais antérieurement tonneliers
et employés, recensés en 1868 au n° 34 de la rue du
Commerce. Les caves des frères Chanoine (Jean-Baptiste et Jean-Louis)
se trouvaient en 1820 en cet endroit, propriété alors d'un
certain Mathieu. Puis, les «grandes maisons» tant par l'ancienneté
que par le style. Pol-Roger d'abord, qui prend sur l'avenue et sur la
rue Henri le Large. Les bâtiments les plus anciens, que l'on date
des années 1870, se trouvent dans les rues le Large et de Bernon.
Une partie des caves fut creusée en 1898 ; une autre en 1900, qui
s'écroula dans la nuit du 22 au 23 février, ainsi que s'en
fit l'écho "Le Monde Illustré" dans son édition
du 3 mars. Lors de la guerre 1914-1918, les celliers n° 21 furent
bombardés, le 11 décembre 1917, entraînant de grands
dégâts et le 6 juin 1918, ce fut au tour de la rincerie d'être
soufflée par un obus.
Les mitrailleurs
contre-avions, installés sur le toit de l'établissement
Pol-Roger (auparavant ils se tenaient dans la tour de l'Union Champenoise)
furent tués le même jour. Sur l'avenue se développent
les bâtiments à deux étages carrés, reconstruits
après-guerre sur les plans de l'architecte Fernand Gallot,
dans les années 1930-1931, en meulière et briques
claires, d'allure austère, malgré les quatre mascarons
apposés au mur du premier bâtiment. Plus bas, la demeure
familiale de Maurice Pol-Roger, endommagée lors du premier
conflit mondial. Louis Lepage raconte en témoin oculaire
comment le maire-négociant (il était à la tête
de la ville depuis 1912) faillit être tué par un obus
de 240, en juillet 1918, au moment où il gravissait les marches
de la tourelle. Quelques jours plus tard, dans la nuit du 21 au
22, une bombe de 100 kilos va détériorer une bonne
partie de la maison du 48 de la rue du Commerce. Restaurée,
elle demeure aujourd'hui semblable à son apparence d'hier. |

Vignette "Veuve Victor Lemaire, construction de machines"
début XXè siècle |
Vizetelly, dans sa visite
des caves de la rue du Commerce, décrit ainsi cette maison : "A
l'issue de la rue du Commerce, dans une rue prolongée, se dresse
un château de brigues rouges, ayant vue, d'un côté,
sur un grand parc, et de l'autre sur une vaste cour, bornée de
celliers, de remises à chevaux, de hangars pour les bouteilles,
toute une construction moderne, sorte de fourmilière à grande
échelle.
Cet ensemble constitue les établissements
de MM. Pol-Roger et Cie, installés depuis longtemps à Epernay
et connus dans la région pour leurs importants achats, lors de
la période des vendanges...
Après avoir
franchi un important portail, on entre dans la grande cour de la Maison
qui, avec le départ et l'arrivée des chariots - les uns
chargés de vins en fûts ou de nouvelles bouteilles, les autres
de caisses de Champagne - ressemble plutôt à une scène
animée.
A l'ombre du toit du vaste cellier,
contre le mur de droite, un groupe de "Sparnaciennes" - c'est
ainsi qu'on appelle les habitantes d'Epernay - est occupé à
laver des bouteilles, pour le tirage qui va suivre. Les constructions
voisines, plus conséquentes, ne sont pas dénuées
de prétentions architecturales.
Le grand cellier, d'une surface de près
de 7 800 m2, est réputé pour être la plus importante
construction du genre dans la Champagne. Edifiée entièrement
en fer, pierre et brique, son allure est une merveille de légèreté.
La toiture, rangées d'arches de briques, recouvre l'espace des
opérations de manipulation du Champagne. Ici, une chaîne
sans fin, de conception nouvelle, emplit le vin dans les bouteilles, par
un système d'abaissement et de relèvement très rapide,
avant de les destiner vers les celliers ou les caves, hautes et spacieuses
excavations à deux niveaux, le plus bas s'accédant par une
volée de 170 marches... ". A la suite de ce descriptif,
on trouve une gravure, intitulée : «Courtyard of Messrs.
Pol-Roger and Co's establishement at Epernay» avec des bâtiments
de la seconde moitié du XIXe siècle, qui se trouvaient -
et se trouvent encore, modifiés- dans la rue de Bernon.
Apparaissent ensuite les
bâtiments du Champagne de Venoge. On évoque à l'origine
un hôtel particulier, construit vers 1810. La maison de Champagne
Piper, qui y succéda, aurait fait creuser des caves pour son commerce.

Lucarne de la maison Boizel, inscription anno 1858 à Epernay |
Ce n'est qu'à la fin du siècle
dernier que la maison de Champagne de Venoge s'installera dans ces
locaux, sans en modifier profondément l'aspect. Ainsi, sur
la gravure de la rue du Commerce, parue dans l'ouvrage de Vizetelly,
on distingue nettement les deux oculi de chaque aile des bâtiments
avants, qui font penser à de véritables rosaces. L'élégance
de cet immeuble est composé d'un bâtiment principal
à étage carré, comprenant une porte monumentale
en bois massif, ornée à son sommet d'une figure à
l'antique, probablement Bacchus, et de deux avant-corps, où
des grappes de raisin sont sculptées sur chaque pignon. Il
est possible que ces témoignages sculptés aient une
relation avec l'activité viticole du premier propriétaire
(un marchand de vins en gros peut-être) ou aient été
rapportés après l'endommagement partiel de l'établissement,
surtout des dépendances . |
On rappellera que la maison
de Venoge comprend au 1er étage du bâtiment principal (un
ancien cellier, dit-on) une large salle dite «des princes»,
qui possède une étonnante charpente en lamelle verrouillé,
édifiée selon la méthode du colonel Emy. Puis, on
poursuit par les établissements Perrier-Jouet, d'inspiration toute
napoléonienne, ne serait-ce que par la fondation de la maison de
Champagne (1813) mais aussi par les décorations des pignons : boules,
sphinges dans le style «retour d'Egypte». On observera au
demeurant que le deuxième établissement Perrier, qui fait
vis-à-vis de celui décoré dans le style Belle Epoque
(de l'autre côté de la rue) était précisément
l'établissement du Champagne Henri Gallice (qui a occupé
le château Perrier de son oncle Charles) ainsi qu'en témoigne
une carte postale intitulée : sortie des ouvriers des caves de
la maison Gallice. Ou encore la liste des professionnels sparnaciens en
1909-1910 : n° 22 rue du Commerce - Gallice et Cie, successeurs de
Perrier-Jouët et Cie, vins de Champagne (bureaux et caves).
Enfin,
on arrive à l'empire Moët et Chandon, gravement touché
par la guerre 1914-1918 avec la ruine de l'hôtel Raoul Chandon,
l'endommagement de l'orangerie et surtout la mise hors d'usage des
celliers Chandon après leur incendie, à la suite du
bombardement dans la nuit du 19 au 20 juillet 1918. Louis Lepage
écrit à ce propos : Les vastes celliers Chandon
se mettent à flamber. Un rideau de flammes s'étend
de la rue du Commerce à la rue de Bernon et à la rue
du Donjon. L'incendie prend des proportions formidables. Les pompiers
de Paris, ceux de Reims se dévouent magnifiquement, mais
inutilement. Il n'y a pas d'eau à proximité pour lutter
efficacement contre le feu.... |

"Sortie des ouvriers des caves de la maison Gallice" à
Epernay
fin XIXè siècle |
Il existe d'ailleurs des photographies montrant
la fameuse porte Moët avec une voûte moulurée et l'emblématique
monogramme M.C., dont il ne subsiste que la façade, avec autour
des ruines et des charpentes éventrées. La reconstruction
de ces locaux industriels fut faite dans un style 1920, qui s'apparente
à celui de Pol-Roger, dans son austérité industrielle.

Habitation de M. Moët à Epernay fin XIXè siècle |
Mais, dans l'espace
Moët et Chandon, se trouvaient diverses maisons de Champagne
avant-guerre. Ainsi, Perrier Céleste Veuve Papelard au n°
22 (en 1891), Veuve Eugène Chanoine, rentière, au
n° 14 (en 1909-1910) ; Chanoine Frères, négociant
en vins de Champagne ; Chanoine Henri, associé négociant
en vins de Champagne ; Chausson Albin, négociant en vins
de Champagne. |
Or, quand on sait
qu'en 1855 les frères Chanoine cèdent leurs fonds à
Armand et Eugène Chanoine, la localisation des frères Chanoine
et leurs successeurs est bien dans ce voisinage de la maison d'un négociant
de Pierry, surnommé Robert le Diable, qui mélangea le premier
du Cramant à du Epernay. Avec les bombardements de 1918, la boucle
est bouclée : les établissements Chanoine sont impraticables.
La maison Moët et Chandon utilisera ces destructions pour s'étendre,
tout en se restructurant, comme les autres maisons de Champagne, qui effaceront
progressivement les traces de la guerre.
Puis,
en se dirigeant vers la place de la République, se trouve
l'ancienne maison d'Edouard Fleuricourt, n°4 en 1909-1910, ancien
maire d'Epernay -vraisemblablement le laboratoire d'analyses médicales
actuel, et un établissement bancaire, qui a succédé
au château Gérard, du nom de son propriétaire,
Charles Gérard, banquier, négociant en vins de Champagne
et maire d'Epernay (1879-1889) qui se fît édifier un
immeuble néo-Renaissance, dans les années 1880. Auparavant,
Charles Gérard tenait une manufacture de chapellerie (casquettes)
dans la rue du Collège, à l'emplacement du vieux Collège
(actuel lycée professionnel privé). Mais, par suite
d'exiguïté de locaux, il se transporta rue du Commerce.
On dit aussi qu'il fît faillite, avec son associé,
et se reconvertit dans le commerce du vin de Champagne. Ce château,
le dernier de la rue du Commerce, sera démoli dans les années
1970. |

Hôtel Gérard à Epernay vers 1880 |

"La sortie des caves", rue du commerce à Epernay |
Ainsi, après
sa désignation de 1925, l'avenue de Champagne constituée,
siècle après siècle, autour du commerce des
vins de Champagne, s'affirmera comme telle. Les récentes
constructions et/ou réaménagements (Champagne Esterlin,
Champagne Besserat de Bellefon, installé dans une ancienne
clinique privée, Champagne Boizel.) confirmeront cette artère
par destination : la voie royale de la "capitale du Champagne". |
Textes C. Durepaire, S. Limoges et F. Leroy
publiés par l'ORCCA et présentés avec leur aimable
autorisation.
Sommaire
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